EST-OUEST (RELATIONS)


EST-OUEST (RELATIONS)
EST-OUEST (RELATIONS)

La question des relations Est-Ouest remonte à la révolution russe de 1917; elles se sont développées à partir d’une trame qui n’a pas beaucoup changé jusqu’à la disparition de l’U.R.S.S., en décembre 1991; elles reposaient sur l’existence de deux blocs cimentés par la dépendance, l’allégeance ou l’alliance; elles ont connu des phases diverses, marquées tantôt par l’aiguisement des antagonismes (années vingt, ère de la guerre froide), tantôt par le relâchement des tensions et l’esprit de coopération (coalition antifasciste, période 1942-1945).

Il y eut une accalmie après la guerre froide et la crise de Berlin, puis à l’âge d’or de la détente (1969-1973) a succédé une période plus troublée, qu’on peut appeler l’ère de la guerre fraîche (19731980).

Les années 1979-1983 – à la suite des percées soviétiques en Asie et en Afrique, avec l’intervention en Afghanistan et la crise des euromissiles – marqueraient la fin de la détente, c’est-à-dire de la perspective – ou de l’illusion – d’interdépendances croissantes entre les deux blocs, transformant peu à peu l’Union soviétique en puissance de statu quo. Or, à partir de 1985, les rapports américano-soviétiques retrouvent certaines apparences du début des années 1970, l’âge d’or de la détente: tenue de sommets, accords sur les armements... Cependant, en deçà des deux superpuissances, les données du jeu international ainsi que les sociétés ont continué d’évoluer, soulignant l’omniprésence et les vulnérabilités du système Est-Ouest. Ce qui détermine en définitive les années 1980, ce sont des facteurs intérieurs, qu’il s’agisse des États-Unis, avec la remise en cause de la présidence impériale, qu’il s’agisse de l’Union soviétique, où l’on passe du crépuscule brejnévien au réformisme gorbatchévien.

Le 27 décembre 1979, l’intervention des forces soviétiques en Afghanistan porte, semble-t-il, le coup de grâce à la détente Est-Ouest. «J’en ai plus appris sur l’Union soviétique en une semaine que durant toute ma vie», déclare, non sans naïveté, le président des États-Unis, Jimmy Carter.

Alors qu’au cours des années 1969-1973, notamment par la diplomatie des sommets, on voit s’organiser un dialogue global, institutionnel entre l’Est et l’Ouest, la seconde moitié des années 1970 rappelle les ambiguïtés de la détente. Les principes de «bonne conduite» américano-soviétique (sommet Brejnev-Nixon, Moscou, mai 1972) n’arrêtent en rien la partie d’échecs planétaire, chacun des deux supergrands ne pouvant qu’exploiter les occasions qui s’offrent dans le Tiers Monde (Union soviétique en Éthiopie, en Angola ou au Vietnam; États-Unis prenant appui sur le renversement d’alliance opéré par l’Égypte d’Anouar el-Sadate). En outre, le cœur du dialogue Washington-Moscou – maîtrise des armements nucléaires – révèle ses limites: les accords S.A.L.T. I (1972) et S.A.L.T. II (1979) n’empêchent pas la poursuite d’une course aux armements entretenue tant par le progrès technique (fusées à têtes multiples, ou «mirvage»; missiles mobiles, et déjà moyens spatiaux) que par la permanence des enjeux, et, notamment, de celui, central, de l’Europe illustré par la crise des euromissiles (1979-1983).

Les années 1980 mettent en lumière les deux faces des rapports Est-Ouest: imbrication d’épreuves de force jusqu’en 1983 (euromissiles, Afghanistan, Pologne, initiative de défense stratégique) et renaissance laborieuse, essentiellement depuis 1985, du dialogue (reprise des négociations américano-soviétiques sur les armes nucléaires et spatiales, avènement de Mikhaïl Gorbatchev). Mais il n’y a pas – et il ne peut y avoir – de retour aux années de détente; la fin de la décennie de 1980 se définit par la recherche d’un compromis, de plus en plus difficile à élaborer, entre la logique des blocs des années 1940-1950 (Alliance atlantique, système soviétique) et la venue à maturation d’évolutions de longue durée (recul et mise en cause de la force américaine; momification de l’économie soviétique, réclamant des réformes radicales; fêlures, craquements dans le statu quo européen; balkanisation du Tiers Monde). La logique EstOuest subsiste, mais elle est bousculée, déstabilisée par un climat dans lequel les références de l’immédiat après-guerre – significations de la Seconde Guerre mondiale, partage de l’Europe, rayonnement du communisme soviétique – se trouvent déplacées, réinterprétées.

L’âge d’or de la détente (1969-1973)

Dans le domaine des relations américano-soviétiques, le dialogue, l’esprit de compromis et la coopération dominent cette période. Depuis déjà plusieurs années, la volonté commune de prévention de tout conflit armé direct risquant de déboucher sur le cataclysme nucléaire s’est ancrée dans la politique des dirigeants des deux puissances antagonistes. Cette volonté commune trouve des avocats très fervents dans les personnes de Leonid Brejnev et du président Richard Nixon ainsi que de son conseiller de politique étrangère, Henry Kissinger. Nixon et Kissinger comprennent que l’Union soviétique cherche depuis des années tout à la fois à devenir une puissance mondiale capable d’équilibrer la force américaine, à éviter la guerre avec l’Occident et à élargir la coopération économique avec le monde industrialisé. Faisant preuve de réalisme, ils admettent que l’intérêt de l’Occident est de négocier avec l’U.R.S.S. pour contrôler la course aux armements, tenter de maîtriser les principaux conflits dans le monde, réduire progressivement les tensions Est-Ouest et développer les relations commerciales et technologiques avec l’Est. Derrière ce raisonnement, Nixon et Kissinger cachent une arrière-pensée: l’entente entre les deux Grands et l’intégration progressive de l’U.R.S.S. dans un système stable et ordonné favoriseront à la longue l’influence et le poids des modérés au sein du système soviétique. Dans l’avenir, une Union soviétique développée et assagie entrerait peut-être dans l’ère d’un certain «centrisme». Tel est le grand dessein de la politique de la détente de l’administration américaine, qui anime toute cette période et va exercer ses effets dans le domaine des relations internationales. L’exécutif américain préconise l’établissement d’une «structure de paix» fondée sur des accommodements durables avec l’U.R.S.S. Pour leur part, les dirigeants soviétiques estiment que leur pays a tout à gagner de se faire reconnaître par l’Amérique comme une grande puissance à part entière.

Pendant quelques années, la conjonction des responsables des deux grandes puissances, comparable à celle qui avait existé au temps de la coalition anti-hitlérienne entre Roosevelt et Staline, anime l’ensemble des relations américano-soviétiques. Les trois rencontres au sommet entre Nixon et Brejnev à Moscou (juin 1972), à Washington (juin 1973) et à Moscou (juin 1974) témoignent des relations spéciales nouées entre les dirigeants des deux États.

Tout d’abord, sur le plan stratégique, ce sera la conclusion de l’accord S.A.L.T. I (Moscou, 26 mai 1972) et l’ouverture de préliminaires pour le lancement des négociations de S.A.L.T. II. Lancée à l’initiative du président Johnson, lequel propose, en janvier 1967, la conclusion d’un accord de renonciation aux systèmes antimissiles (anti-ballistic missiles ), l’entreprise des S.A.L.T. (Strategic Arms Limitation Talks ) est menée rondement entre les deux puissances pour la bonne raison qu’elles sont d’accord sur l’objectif à atteindre: la fixation de règles du jeu communes à la course aux armements nucléaires, de façon à maîtriser cette dernière. Il ne s’agit pas de désarmer, la course nucléaire sera poursuivie, mais il faut négocier le chemin étroit qui doit exister entre la raison et la déraison nucléaire.

Le 26 mai 1972 est signé à Moscou l’accord S.A.L.T. I. Celui-ci comporte deux volets: un traité d’une durée illimitée par lequel les deux puissances renoncent pratiquement à se doter d’armements nucléaires défensifs (déploiement limité à deux sites de cent lanceurs, et ramené à un site par le protocole additionnel de juin 1974). Le deuxième volet est un accord intérimaire établissant pour une durée de cinq ans des plafonds distincts pour chaque puissance au nombre de missiles stratégiques offensifs susceptibles d’être déployés (États-Unis: plafonnement des I.C.B.M. [intercontinental ballistic missiles ] à 1 050, des S.L.B.M. [submarine launched ballistic missiles ] à 710 et des sous-marins à 44; U.R.S.S.: plafonnement des I.C.B.M. à 1 618, des S.L.B.M. à 910 et des sous-marins à 62). L’asymétrie des plafonds s’explique par la spécificité de chaque arsenal. L’Amérique a mis l’accent sur la qualité technologique d’une triade équilibrée (vecteurs terrestres légers dotés d’ogives multiples et précises du type Minuteman III, sous-marins dotés de missiles Polaris A-3 ou Poseidon à ogives multiples, bombardiers B-52), alors que l’U.R.S.S. a traditionnellement porté son effort sur la production de gros engins terrestres capables d’emporter de lourdes charges tels le SS-8 et le SS-9, mais est en retard dans tous les autres domaines de la technologie (missiles sous-marins, mirvage des fusées, précision de ces dernières).

La logique de l’accord intérimaire est que chaque puissance doit préserver ses propres avantages: qualitatifs pour les États-Unis, quantitatifs pour l’Union soviétique. Cet accord provisoire doit servir de base à la conclusion le plus rapide possible d’un traité de limitation durable des armements offensifs stratégiques, qui sera S.A.L.T. II, et qui devra se fonder sur le principe de l’équivalence stratégique entre les deux puissances. En d’autres termes, l’Amérique reconnaît pour la première fois le droit à l’Union soviétique de devenir une grande puissance nucléaire à parité avec elle. Washington semble ainsi renoncer au principe de la primauté stratégique, pierre angulaire de toute la politique militaire américaine depuis les années cinquante. C’est du moins le sentiment affiché par Nixon et Brejnev au sommet de Moscou de 1972, qui se déroule dans un climat d’euphorie.

Sur le plan politique, les relations spéciales nouées entre les deux puissances adverses partent de l’idée qu’elles sont les seules à avoir des responsabilités mondiales et qu’elles ont donc le droit et le devoir de concilier la satisfaction de leurs intérêts propres avec la préservation de la paix mondiale, dans les crises et les conflits régionaux, d’une part, vis-à-vis des zones d’influence de l’autre puissance, d’autre part. L’accord du 22 juin 1973 – signé à Washington entre les dirigeants des deux États et par lequel ces derniers font de la prévention de tout conflit nucléaire un objectif commun de leur politique et s’engagent en conséquence à pratiquer l’autolimitation dans leurs rapports réciproques ainsi que dans leurs rapports avec les États tiers – est l’expression la plus formelle de cette volonté commune. Cet accord est perçu notamment par les alliés européens de l’Amérique comme le symbole des relations spéciales nouées entre les deux grandes puissances. C’est à cette occasion qu’apparaît l’expression du «condominium», lancée par Michel Jobert, ministre français des Affaires étrangères. En réalité, l’accord de juin 1973 vient simplement codifier le contrôle des crises, pratiqué de façon empirique par les deux puissances. Le contrôle exercé par elles dans la quatrième guerre israélo-arabe (dite d’Octobre, ou du Kippour) par le truchement de livraisons d’armes sélectives, par les rencontres directes, par l’action commune en faveur des cessez-le-feu du 22 et du 24 octobre et par la conférence de Genève du mois de décembre est un bel exemple de ce contrôle commun d’une crise aiguë. Une autre illustration de cette politique commune de contrôle est l’attitude similaire observée en 1975-1976, par les deux États, vis-à-vis des troubles susceptibles d’intervenir dans la zone d’influence adverse; la grande retenue observée par l’U.R.S.S. dans la crise portugaise a pour parallèle les analyses exprimées par Helmut Sonnenfeldt, conseiller de Kissinger pour les affaires européennes, à propos de l’Europe de l’Est dans le discours aux ambassadeurs américains à Londres (décembre 1975).

Sur le plan économique, les États-Unis entreprennent une profonde révision de leur politique commerciale à l’égard de l’Est. Abandonnant les principes traditionnels selon lesquels les relations économiques Est-Ouest ne peuvent qu’avantager le camp socialiste et se développer au détriment de l’Occident, les responsables américains vont adopter, en quelques années, des mesures liées à leur volonté d’établissement de liens nouveaux avec le camp adverse (politique des building bridges amorcée par l’administration Johnson). En décembre 1969, le Congrès des États-Unis décide de réviser la législation sur le contrôle des exportations adoptée en 1949 (Export Control Act ), qui établissait le principe de l’embargo commercial avec l’Est et avait conduit à la disparition quasi totale du commerce américano-soviétique jusqu’aux années soixante. Les pressions des milieux d’affaires américains, qui craignent la concurrence commerciale européenne, s’ajoutent au pragmatisme de l’administration Nixon pour faire basculer le Congrès. Les deux États négocient en 1972 un accord commercial général, signé le 18 octobre 1972 à Washington. Cet accord prévoit notamment l’adoption de la clause de la nation la plus favorisée en faveur de l’U.R.S.S., l’établissement de missions commerciales, et l’octroi à l’Union soviétique de conditions générales favorables en matière d’exportation.

L’âge d’or de la détente s’applique également au continent européen.

Il va suffire que les tensions se relâchent entre l’Est et l’Ouest au cours des années soixante pour que la plupart des nations européennes, par intérêt politique et économique, veuillent établir des rapports nouveaux fondés sur la détente et la coopération avec leur voisin de l’autre camp. C’est le début de ce que l’on va appeler l’«entreprise de la sécurité européenne», dont la politique d’ouverture à l’Est du général de Gaulle constituait les prémices.

La principale modification de la situation européenne sera le fait de la république fédérale d’Allemagne. Abandonnant la doctrine Hallstein, le gouvernement de coalition socialiste-libéral Brandt-Scheel, issu des élections de 1969, parachève l’évolution amorcée dans les rapports avec l’Est par Willy Brandt, ministre des Affaires étrangères de la grande coalition de 1966. La R.F.A. va devenir le «laboratoire de la sécurité européenne» (C. Zorgbibe) et, en l’espace de quelques années, régler les aspects les plus sensibles du problème allemand. Par des traités avec l’U.R.S.S., puis avec la Pologne et la Tchécoslovaquie, la R.F.A. reconnaît le statu quo territorial issu des accords de Potsdam, dont la ligne Oder-Neisse en tant que frontière occidentale de la Pologne. Par le traité fondamental (Grundvertrag , 1972) avec la République démocratique allemande, la R.F.A. reconnaît l’existence de la R.D.A. en tant qu’État et échange avec elle des représentants permanents, compte tenu du principe que «l’inviolabilité des frontières et le respect de l’intégrité territoriale et de la souveraineté de tous les États en Europe dans leurs frontières actuelles sont une condition fondamentale de la paix» (préambule); mais elle ne renonce pas pour autant à son objectif final de l’unité allemande (lettre sur l’unité allemande remise par la R.F.A. au gouvernement est-allemand le jour de la signature du traité).

L’Ostpolitik a un sens précis: il s’agit d’accepter la réalité issue de l’amputation territoriale et de la division nationale allemande pour mieux favoriser un rapprochement et une coopération avec l’Europe de l’Est, normaliser et humaniser les rapports entre les deux Allemagnes et préserver l’avenir interallemand.

Parallèlement, les trois grands alliés occidentaux ayant des responsabilités allemandes testent la bonne volonté soviétique à propos de Berlin. L’accord quadripartite est conclu le 3 septembre 1971 après quatorze mois de négociations et après que l’U.R.S.S. eut renoncé à la thèse selon laquelle la R.D.A. a seule le droit de contrôler la circulation civile entre Berlin-Ouest et la R.F.A. et eut également reconnu la liberté de transit entre la R.F.A. et Berlin-Est.

La conjugaison des résultats de l’Ostpolitik et de l’accord quadripartite de Berlin ouvre la voie à une double entreprise: la Conférence pour la sécurité et la coopération en Europe (C.S.C.E.) et la négociation sur la réduction des forces et des armements en Europe (les négociations dites M.B.F.R., Mutual and Balanced Forces Reductions). Durant son voyage à Moscou, en mai 1972, Nixon établit le lien entre l’ouverture de la conférence paneuropéenne, à l’égard de laquelle l’Amérique est réticente, et le démarrage de la négociation sur la réduction des forces, à laquelle l’administration américaine tient par-dessus tout afin de contrecarrer les congressistes favorables à un retrait partiel unilatéral des forces américaines d’Europe (amendement Mansfield). D’un commun accord, il est précisé que les conversations préparatoires de la conférence se dérouleront à Helsinski en septembre 1972 et que les M.B.F.R. s’ouvriront à Vienne en janvier 1973. La signature des accords quadripartites de Berlin par l’U.R.S.S. et l’acceptation par cette dernière de la négociation sur la réduction des forces conduisent les Occidentaux à accepter formellement le projet soviétique de la conférence paneuropéenne.

La Conférence pour la sécurité et pour la coopération en Europe (juillet 1973-juillet 1975) est, en quelque sorte, le point d’orgue de cette période. Elle voit se manifester, pour la première fois dans l’histoire des relations Est-Ouest, une puissante dynamique étrangère aux blocs. Quelque chose de neuf apparaît assez vite lors des consultations préparatoires, puis dans les travaux et les commissions, et se développe avec suffisamment de force au fur et à mesure que la conférence avance pour entraîner Helsinki vers tout autre chose que ce qui a été prévu au départ. Grâce aux initiatives et à l’état d’esprit de la plupart des États de la Communauté économique européenne ainsi que des pays neutres et non alignés, l’Acte final d’Helsinki, signé par les trente-cinq chefs d’État et de gouvernement des États membres de la Conférence le 31 juillet 1975, ouvre la voie à une approche élargie de la détente.

L’antinomie des intérêts et des politiques est trop profonde pour qu’on puisse se faire des illusions à ce sujet. Mais ce texte, empreint de prudence, d’arrière-pensées et d’ambiguïtés, fruit d’une négociation ardue entre trente-cinq États héritiers d’antagonismes profonds et liés à des blocs opposés, introduit une dynamique nouvelle de la détente; il fait référence aux hommes et aux peuples; il consacre le statu quo territorial européen mais autorise le changement pacifique des situations; il contient nombre de dispositions très concrètes touchant la libre circulation des personnes, des idées et des informations, visites de famille, réunions des familles séparées, mariages mixtes, conditions de travail des journalistes étrangers, accès du public à la presse étrangère... La C.S.C.E. est l’illustration la plus parfaite de l’esprit de compromis qui a dominé l’âge d’or de la détente.

Mais, déjà, les temps ont changé. L’épanouissement de la détente avait été rendu possible grâce à la personnalité et à la volonté d’un certain nombre d’hommes (Nixon, Kissinger, Brejnev, Brandt, Scheel), à la diplomatie de certains pays (France, pays neutres, R.F.A., Pologne) et à la stabilité du climat politique et économique de la période. Une succession d’événements d’ordre divers interviennent à partir de 1973; ils vont exprimer les limites du relâchement des tensions et la permanence de l’antagonisme Est-Ouest.

L’ère de la guerre fraîche (1973-1980)

La guerre du Kippour d’octobre 1973 révèle, quelques mois après la signature de l’accord de Washington sur la prévention des conflits et le contrôle commun des crises, toute la fragilité des nouvelles relations américano-soviétiques. Le conflit est, certes, l’occasion d’une concertation des deux puissances pour limiter ou stopper les hostilités, mais il crée un choc dans l’administration américaine.

La guerre du Kippour montre à quel point l’accord réalisé entre les deux responsables ne peut supprimer le poids des choses. Les années 1974-1975 sont le point tournant d’une évolution qui s’amplifiera par la suite: l’expulsion de Soljenitsyne par les autorités soviétiques, le 14 février 1974, et la révélation du Goulag ébranlent fortement les esprits dans tout le monde occidental, provoquent des drames de conscience parmi les intellectuels communistes, conduisent les partis communistes occidentaux à critiquer le régime soviétique et à prendre leurs distances avec ce dernier. Il va se développer alors, en l’espace de quelques mois, une image négative de l’Union soviétique qui prendra le relais, dans les opinions publiques et les milieux politiques, de l’image des années soixante d’une U.R.S.S. libéralisée et en voie d’occidentalisation. Ainsi, à l’occasion du débat relatif à l’autorisation d’accorder la clause de la nation la plus favorisée (principe établi par l’accord commercial de 1972), le Congrès américain vote, en janvier 1974, l’amendement Jackson liant l’octroi de la clause à une déclaration publique soviétique sur l’assouplissement de la politique d’émigration des juifs. L’U.R.S.S. est prête à assouplir discrètement sa législation sur ce point; mais elle n’est pas disposée à être accusée sur la place publique et à paraître devoir accorder des concessions politiques en échange d’avantages économiques. Elle dénonce alors l’accord commercial de 1972.

Parallèlement, les discussions stratégiques à propos de l’accord S.A.L.T. II piétinent. L’annonce faite par James Schlesinger, responsable du Pentagone, le 17 août 1973, selon laquelle l’U.R.S.S. a testé avec succès des fusées dotées d’ogives à têtes multiples, et les déclarations du secrétaire d’État William Rogers, le 20 août 1973, faisant savoir que la maîtrise soviétique de la technique du mirvage allait rendre plus difficiles les négociations S.A.L.T., jouent un rôle de détonateur, dans la mesure où un grand nombre d’experts et de responsables américains considéraient que le monopole du mirvage permettait aux États-Unis de demeurer, encore un certain temps, la première puissance nucléaire. Le choc est rude, et la perception de la supériorité américaine va se dissoudre pour faire place à l’angoisse de la parité (discours du sénateur Jackson, 4 décembre 1973). On s’aperçoit alors que l’acceptation de la parité ne va pas de soi pour la puissance américaine. Du coup, il n’est plus question pour l’Amérique de prendre les chiffres de l’accord intérimaire de 1972 comme base de référence pour un futur traité S.A.L.T. Il faut faire accepter à l’U.R.S.S. le principe de l’égalité numérique et, par ailleurs, il faut entreprendre un effort supplémentaire d’armement stratégique. Le compromis de Vladivostok signé par Brejnev et par le président Ford le 23 novembre 1974 établit simplement l’accord des deux puissances sur des plafonds numériques égaux (2 400 vecteurs pour chacun, dont 1 500 engins dotés d’ogives multiples). Il laisse en suspens tous les problèmes posés par la compétition stratégique des deux puissances, à savoir le développement des nouveaux missiles terrestres soviétiques, la course à la précision, les nouvelles technologies américaines.

Enfin éclate l’affaire angolaise, liée à l’existence de plusieurs mouvements de libération ayant chacun des attaches politiques et financières avec l’une ou l’autre des grandes puissances – le principal mouvement, le Mouvement populaire de libération de l’Angola (M.P.L.A.), étant soutenu par l’U.R.S.S. depuis les années soixante, alors que le Front national de libération de l’Angola (F.N.L.A.) est soutenu par les États-Unis, par le truchement du Zaïre, et l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (U.N.I.T.A.), par l’Amérique et la Chine populaire; l’esprit de méfiance et de compétition entre l’Est et l’Ouest s’en trouve exacerbé. Après l’établissement de l’indépendance de l’Angola (11 novembre 1975), le M.P.L.A. décide de livrer de dures opérations militaires pour s’assurer le contrôle des provinces nord et sud maîtrisées par le F.N.L.A. et l’U.N.I.T.A., lesquels bénéficient de l’engagement direct des forces sud-africaines. Après avoir été dans une situation critique, les forces du M.P.L.A. reprennent l’avantage, à la fin de novembre, du fait de l’arrivée de troupes cubaines et de l’assistance technique soviétique. Les répercussions du conflit angolais se font immédiatement sentir dans les deux camps, où chacun accuse l’autre de pratiquer une politique interventionniste dans un continent plutôt préservé jusqu’alors des rivalités Est-Ouest. Dans les milieux de l’O.T.A.N., l’extension de l’influence de l’Union soviétique à l’Afrique, jusqu’alors chasse gardée de l’Occident, est considérée comme une grave menace d’un type nouveau appelant une réaction de fermeté sur d’autres terrains. L’intervention française au Zaïre en mai 1978, les débats sur la constitution d’une force interafricaine existant entre les pays d’Afrique modérés, l’appel de plusieurs responsables africains à un départ des troupes socialistes de leur continent expriment cette nouvelle situation qui voit le continent africain de plus en plus travaillé par la tension Est-Ouest.

Ces tensions nouvelles, apparues dans les années 1973-1975, n’ont cessé, depuis lors, de prendre de l’ampleur. Elles se manifestent plus particulièrement dans quatre domaines: le face-à-face militaire, les droits de l’homme, le Tiers Monde et la Chine.

La négociation sur le traité S.A.L.T. s’est achevée en juin 1979. Mais, en définitive, S.A.L.T. II ne fait qu’entériner des situations acquises ou acceptées (plafonnement des missiles stratégiques à 2 250 engins au total, dont 1 300 à ogives multiples et 820 missiles terrestres). Ces plafonds, déjà pratiquement établis par l’accord de Vladivostok, consacrent des données de fait et ne touchent pas à la véritable course, qui porte désormais non plus sur le nombre de fusées, mais sur leurs performances. L’accord S.A.L.T. II gèle bien le déploiement de nouveaux systèmes d’armement comme le missile mobile ou le missile de croisière, mais ce gel ne durera que trois années. La décision prise par le président Carter de produire des missiles mobiles MX, afin de faciliter la ratification de l’accord S.A.L.T. II par le Sénat, rend déjà presque caduc le protocole. De toute façon, l’accord lui-même ne durera que quelques années, jusqu’en 1985. Les deux Grands doivent donc, sans plus attendre, négocier un nouvel accord de contrôle à long terme des armements stratégiques. Ce doit être l’objet de S.A.L.T. III.

S.A.L.T. II est signé, mais l’essentiel reste à faire. La décision de Carter de déployer le MX, l’implantation par l’Union soviétique d’une nouvelle génération de missiles à moyenne portée (SS-20 mobile et mirvé) et la réaction prévisible de l’O.T.A.N., qui consiste à demander aux Américains d’implanter en Europe le nouveau missile Pershing-2, les pressions de certains en faveur du développement de missiles de croisière terrestres et marins après le délai de trois ans établi par le protocole montrent bien que la compétition stratégique entre les deux camps se poursuit irrémédiablement. On assiste au retour en force du thème de la «menace soviétique» d’un côté, du «militarisme du camp impérialiste» de l’autre. L’esprit de la «guerre fraîche» est à l’origine de perceptions et de réactions des milieux politiques, des opinions publiques et des moyens de presse analogues à ce qui s’était passé durant la guerre froide: campagne soviétique contre la bombe à neutrons en 1977-1978, débat politique américain sur la vulnérabilité nouvelle des missiles terrestres fixes, floraisons d’écrits développant l’hypothèse d’une troisième guerre mondiale pour les années quatre-vingt, frayeurs ouest-européennes à l’égard des nouveaux missiles intermédiaires soviétiques et craintes dans les mêmes milieux d’un irréversible dégagement nucléaire américain, débat sur la crise de la dissuasion...

«Deux domaines, les droits de l’homme et les S.A.L.T., ont dominé les relations entre les deux grandes puissances» (Strategic Survey , 1977). Les raisons pour lesquelles les droits de l’homme sont devenus, en quelques années, un élément important des relations Est-Ouest sont multiples. Elles sont liées, d’une part, à des crispations politiques internes des États socialistes et, d’autre part, à la nature des relations entre les deux camps. Le réveil des dissidents intellectuels et politiques dans les pays de l’Est s’explique par la résonance de l’Acte final d’Helsinki dans les couches développées des sociétés socialistes, mais aussi par le blocage croissant des systèmes politiques socialistes. Au phénomène de la dissidence, qui demeure malgré tout limitée, s’ajoute la situation inconfortable des communautés juives dans plusieurs États socialistes. La sensibilité naturelle des Occidentaux sur la question des libertés individuelles a été aiguisée par les révélations d’un Soljenitsyne, l’action et les déclarations d’un Sakharov, l’initiative du Groupe soviétique d’action pour l’application des accords d’Helsinki ou la répression exercée par le gouvernement tchèque à l’encontre des membres de la Charte 77. Cette nouvelle confrontation Est-Ouest a trouvé un débouché spectaculaire dans la politique moralisatrice du président Carter, lequel, joignant le geste à la parole, a adressé une lettre de solidarité à l’académicien Sakharov (février 1977) et a reçu publiquement Boukovski (mars 1977). Il a, par ailleurs, étendu le champ des opérations de Radio Free Europe et fait donner de la voix par le truchement des délégations américaines à la commission des droits de l’homme de l’O.N.U. ainsi qu’à la conférence de Belgrade sur l’application des accords d’Helsinki (automne 1977). Ainsi, dans le nouveau climat de la guerre fraîche, les problèmes soulevés par la mise en rapport de la détente et des droits de l’homme vont alimenter abondamment de nouvelles querelles entre l’Est et l’Ouest. La bataille pour la défense des libertés et la foi dans les valeurs démocratiques sont conçues en Amérique, d’ailleurs plus qu’en Europe, sous la forme d’une croisade: Carter apparaît comme ayant renoué sur ce point avec la tradition américaine oubliée un moment par l’administration Nixon-Kissinger.

Enfin, il y a un double soupçon réciproque qui s’est élevé à propos des changements intervenus dans les rapports entre les deux camps et le reste du monde. L’Occident soupçonne l’Union soviétique de s’attaquer désormais au «maillon faible» de l’Occident, à savoir les relations avec le Tiers Monde, en profitant de toutes les situations troubles ou instables pour déstabiliser ces régions. Le conflit de l’Ogaden entre l’Éthiopie et la Somalie et l’envoi de matériels et de conseillers militaires socialistes en Éthiopie, la guerre de l’Érythrée, l’aide apportée aux mouvements de libération de la Rhodésie et de la Namibie, le soutien militaire au Sud-Yémen, le coup d’État prosoviétique d’Afghanistan de 1978, qui sera suivi, en décembre 1979, d’une ingérence militaire directe, les interventions du Vietnam, lié à l’U.R.S.S. par un traité de coopération signé en novembre 1978, en vue du contrôle du Cambodge et du Laos, la politique de Cuba pour s’assurer progressivement la maîtrise du mouvement des non-alignés (conférence au sommet de La Havane, septembre 1979) alimentent les soupçons. Quant à l’Union soviétique, elle soupçonne, pour sa part, l’Occident, et notamment les États-Unis, de vouloir constituer de façon discrète une nouvelle alliance sur trois fronts, englobant l’Europe occidentale, le Japon (programme de réarmement classique développé depuis les années soixante-dix) et la Chine, grande championne de la thèse de la menace soviétique.

La normalisation des relations sino-américaines, intervenue le 1er janvier 1979 et concrétisée par le voyage spectaculaire du Premier ministre Deng Xiaoping aux États-Unis, ainsi que le silence des Occidentaux lors de l’entrée des forces chinoises sur le territoire vietnamien ravivent la méfiance soviétique.

Jamais les relations Est-Ouest n’avaient été aussi détendues qu’à la fin des années soixante, mais jamais non plus, depuis la grande époque de la guerre froide, les relations Est-Ouest n’ont été aussi fraîches qu’à la fin des années soixante-dix. Le système Est-Ouest est passé par des phases diverses de tension et de relâchement, d’expansion et de stagnation, sans pour autant perdre de sa substance. La trame est demeurée telle depuis que «dix jours ébranlèrent le monde» en octobre 1917. En réalité, le système Est-Ouest est devenu un système de plus en plus complexe qui a vu se développer en son sein des aspects très divers, voire contradictoires. Les acquis de chaque période demeurent; ce qu’a apporté la détente se mêle à la trame du système Est-Ouest; à l’esprit de compétition s’est ajoutée en permanence, beaucoup plus que dans les périodes précédentes, la volonté d’autolimitation ou encore la pratique de la coopération entre les blocs ou entre les États. Certains problèmes se sont trouvés réglés de façon définitive; il en est ainsi du problème allemand, il en est de même de la question de Berlin; quant aux S.A.L.T., elles ont au moins permis, en leur temps, un certain freinage de la course aux armements.

Mais il est une autre évolution beaucoup plus difficile à discerner dans les années quatre-vingt, beaucoup moins spectaculaire et qui concerne l’état interne de chaque bloc. La permanence des formes et des structures du système Est-Ouest s’est accompagnée d’une érosion interne, dans la mesure où, au sein des sociétés et des États, à l’Est comme à l’Ouest, chez les individus comme chez les responsables, la référence aux dogmes et aux principes a largement disparu pour faire place à la recherche pragmatique de solutions aux problèmes économiques, à une volonté sourde de réformisme, au développement d’une certaine libre expression, spectaculaire dans certains cas mais tout aussi réelle dans d’autres. Des éléments comme le trouble des partis communistes occidentaux, à l’Ouest, ou l’apparition de mouvements politiques et syndicaux étrangers aux partis communistes, à l’Est, expriment un certain parallélisme quant à la crise des dogmes et des principes. Chacun des deux camps est devenu, au fil des ans, un peu plus complexe et hétérogène qu’il ne l’était durant les années cinquante. Les émeutes polonaises des années soixante-dix ou l’attitude ambiguë du Parti communiste italien apparaissent comme des éléments de contradiction, voire des brèches annonciatrices d’une évolution plus silencieuse mais plus irréversible du système Est-Ouest.

Confrontation et crises imbriquées (1980-1983)

Tout comme à l’époque de la guerre froide (1947-1953), puis lors de la deuxième crise de Berlin (1958-1961), l’affrontement Est-Ouest se recentre sur l’Europe entre 1979 et 1983. Après les grandes manœuvres périphériques des années 1970, la confrontation se déroule à nouveau sur son terrain initial.

Si les deux crises de Berlin ont été voulues, mises en scène par Moscou, les intentions soviétiques restent plus obscures dans l’affaire des euromissiles. À partir de 1977, l’U.R.S.S. installe, sur ses territoires européen et asiatique, des missiles d’un nouveau type: les SS-20, fusées mobiles, dotées de trois têtes nucléaires, ayant une portée de 5 000 kilomètres. En 1987, le déploiement achevé, les SS-20 sont au nombre de 441, les deux tiers dirigés vers l’Europe occidentale, un tiers vers la Chine et le Japon.

Moscou présente l’opération comme une modernisation, il s’agit de remplacer des SS-4 et SS-5 périmés. Du côté ouest-européen, l’inquiétude se nourrit de deux éléments: la puissance et la précision des SS-20 qui peuvent anéantir les centres nerveux de l’Europe occidentale, matérialisant de manière spectaculaire la possibilité d’un chantage nucléaire permanent; en outre, les SS-20 ne constituent qu’un des volets du considérable renforcement de la force militaire et géostratégique soviétique, sous l’ère Brejnev. La sonnette d’alarme est tirée, en 1977, par le chancelier ouest-allemand, Helmut Schmidt.

Le déroulement de la crise, entre 1979 et 1983, met en lumière à la fois la permanence de l’antagonisme Est-Ouest et le poids des transformations ou des équivoques charriées par la détente.

Pour les gouvernements ouest-européens, et surtout pour celui de Bonn, il s’agit, face à la novation des SS-20, d’obtenir la réaffirmation de l’engagement américain à leurs côtés, tout en ne fermant pas la porte au dialogue avec Moscou. D’où, d’un côté, le thème du «couplage» ou du «découplage»: afin d’interdire tout risque d’éloignement des États-Unis, il est essentiel que ces derniers ripostent à la menace des SS-20 par l’installation d’armes nouvelles en Europe. D’où, d’un autre côté, la double décision de l’O.T.A.N. du 12 décembre 1979, qui arrête les principes de la «modernisation» occidentale à partir de 1983 (déploiement de Pershing-2 et de missiles de croisière), mais ajoute que «les besoins de l’O.T.A.N. (dans ce type d’armes) seront examinés en fonction des résultats concrets obtenus par la négociation avec l’Union soviétique». La double décision et surtout l’échéance de 1983 fournissent à l’U.R.S.S. la meilleure des incitations à exploiter le délai fixé pour aviver les tergiversations occidentales et empêcher la mise en place des fusées américaines. Aux États-Unis, l’administration Carter, malmenée par un monde qu’elle appréhende mal, subit, dans cette affaire, les pressions de ses alliés.

En outre, la crise des euromissiles, à travers les manifestations pacifistes, fait des opinions publiques un enjeu qu’il faut rassurer ou inquiéter. Cela n’est certes pas nouveau: déjà l’Appel de Stockholm (1950) recueillait 273 millions de signatures (dont 115 soviétiques) contre la peste atomique et «pour la paix». L’effervescence antinucléaire de 1981-1983 (tant aux États-Unis qu’en Europe occidentale) entraîne la mise en doute de la dissuasion: les moyens nucléaires, présentés, depuis les années 1950, comme la garantie d’un non-affrontement, d’une compétition pacifique entre l’Est et l’Ouest, apparaissent, pour certains, comme porteurs d’un risque de catastrophe majeure («Plutôt rouge que mort»). C’est d’abord en Allemagne fédérale, lieu d’une éventuelle bataille européenne, que se développe cette peur de l’atome aussi bien militaire que civil. Tout au long des années 1980, l’abolition des armes nucléaires (discours Reagan sur «la guerre des étoiles» en mars 1983, plan Gorbatchev en janvier 1986) s’impose comme horizon rhétorique des rapports Est-Ouest, permettant les surenchères en matière de désarmement.

De 1979 à 1983, la crise des euromissiles, rythmée par la fièvre pacifiste, s’organise autour des négociations américano-soviétiques sur ces forces nucléaires intermédiaires (Genève, nov. 1981-nov. 1983) et d’initiatives visant à peser sur les opinions: tandis que le président Reagan lance l’option zéro (démantèlement des SS-20, non-déploiement des Pershing-2 et des missiles de croisière), Iouri Andropov, durant son bref règne (nov. 1982-févr. 1984), propose que l’U.R.S.S. ne conserve en Europe qu’un nombre de SS-20 égal à celui des missiles britanniques et français.

À la fin de 1983, l’affaire se dénoue, ou plutôt voit s’achever son premier acte. Les États-Unis et l’Union soviétique ne sont pas parvenus à un compromis, le déploiement des fusées américaines commence, tandis que Moscou rompt, en fait suspend, les pourparlers de désarmement.

Le rôle central de cette crise des euromissiles réside dans ce qu’elle révèle, dans les traces qu’elle laisse. Du côté occidental, et d’abord américain, l’établissement d’accords avec l’Est, surtout dans le domaine de la maîtrise des armements, demeure la priorité, certes ambiguë, l’Europe de l’Ouest souhaitant et redoutant un marchandage entre les deux supergrands dont elle serait la victime. Du côté soviétique, la brutalité, les tentatives d’utilisation des pacifismes ont échoué; le but – dénucléarisation de l’Europe, et, en premier lieu, de «son cœur», l’Allemagne – ne saurait être abandonné; il s’agit donc de définir une autre méthode: ce sera le «charme Gorbatchev» et la très habile reprise par ce dernier de l’approche occidentale (option zéro)...

Tout au long de cette phase 1980-1983, la crise des euromissiles émerge dans un environnement d’autant plus confus qu’il est secoué par des vagues de fond dont la portée internationale reste très difficile à apprécier. Ainsi en est-il de la question polonaise.

Depuis la révolte ouvrière de Berlin-Est, en juin 1953, trois mois après la mort de Staline, le glacis est-européen connaît périodiquement des chocs, suivis de normalisations. Cependant, les événements de Pologne de 1980-1981 – grève des chantiers navals de Gda sk, formation et reconnaissance temporaire par le régime communiste du syndicat Solidarno ごが, enfin proclamation de l’état de guerre – mettent en lumière les dynamiques contradictoires de la détente, du dialogue Est-Ouest. Comme l’affaire des euromissiles ou les autres confrontations de ces années, l’affaire polonaise confirme que le jeu diplomatique interétatique se trouve de plus en plus bousculé par des ondes de choc qui perturbent la logique des blocs sans vraiment la disloquer.

Certes, la crise polonaise rappelle l’intangibilité du partage Est-Ouest de l’Europe. Tandis que l’Alliance atlantique ne va pas – et ne peut guère aller – au-delà des condamnations de principe et des sanctions symboliques, le camp socialiste reste fidèle à la doctrine Brejnev: tout État de cette «communauté» – donc la Pologne – ne saurait remettre en cause la solidarité de cet ensemble. Pourtant, les interdépendances Est-Ouest (référence aux droits de l’homme, consacrée par les accords d’Helsinki sur la sécurité et la coopération en Europe: souci de Moscou de ne pas choquer les opinions publiques occidentales et peut-être de ne pas répéter l’effet afghan) imposent des politiques plus subtiles. En 1980-1981, si l’éventualité d’une intervention du pacte de Varsovie jette son ombre sur la Pologne, l’opération est évitée, grâce à une solution plus «convenable»: en décembre 1981, l’armée polonaise se charge, elle-même, du rétablissement de l’ordre.

Enfin, l’affaire polonaise, au lieu d’unir le camp occidental, le divise. Ces divergences soulignent la consolidation de plusieurs interprétations de la relation Est-Ouest. Tandis que les États-Unis réagissent avec la raideur d’un chef d’alliance affaibli (notamment par les oscillations du président Carter, entre 1977 et 1981), les États d’Europe occidentale parient sur l’efficacité de pressions mesurées. L’opposition éclate lors du litige du gazoduc sibérien (1981-1982). L’affaire naît des contrats d’approvisionnement en gaz soviétique que concluent plusieurs pays ouest-européens en 1981. Les États-Unis, au lendemain de l’instauration de l’état de guerre en Pologne (déc. 1981), interdisent les transferts de technologie pétrolière et gazière vers l’Est, ce qui fait naître une controverse avec leurs alliés, engagés dans des formules de coopération dans ce domaine avec l’U.R.S.S.

L’escarmouche du gazoduc sibérien, plus ou moins réglée en novembre 1982, permet d’appréhender les déplacements des axes Est-Ouest. Les liens économiques notamment – dont l’exemple le plus net est donné par l’endettement variable des pays de l’Est – se traduisent par l’imbrication de la tension et du dialogue, de l’antagonisme et de l’échange (d’où le réveil, en cette période de «guerre fraîche», du dossier des exportations de technologies occidentales vers l’Est). De même, en 1980-1983, la crise des euromissiles et la question polonaise n’entravent pas la poursuite du processus d’Helsinki ni l’adoption d’un copieux catalogue de principes lors de la réunion de Madrid, close en septembre 1983.

Mais le face-à-face Est-Ouest est bien planétaire, se greffant soit sur les luttes d’auto-affirmation, d’indépendance (en Indochine, dans l’Afrique anciennement portugaise, en Amérique centrale et bientôt dans le Pacifique sud), soit sur la prolifération des crises ou des conflits du Sud (guerre Irak-Iran, depuis 1980). Si l’Europe est partagée, le Tiers Monde semble à prendre. Or le jeu est dépourvu de règles, procurant des gains douteux. Ici, le poker remplace les échecs.

Pour les États-Unis (à l’exception de l’incontestable succès qu’a représenté la paix égypto-israélienne, signée à la Maison-Blanche en mars 1979), l’effrondrement de l’Iran impérial (1978-1979), l’affaire des otages de Téhéran (1979-1981) prolongent le cauchemar vietnamien et annoncent d’autres épreuves (scandale de l’«Iran-Contragate» en 1986-1987). Qu’il s’agisse de l’Afrique australe depuis la fin des années 1970 ou du golfe Arabo-Persique depuis la cassure de 1979, l’Amérique se heurte à un monde qu’elle ne comprend pas. Elle tente, au moins dans le discours ou par des actions ponctuelles, de réaffirmer sa force, comme en 1980, au lendemain de l’intervention soviétique en Afghanistan, en déclarant le «Golfe» zone d’intérêt vital pour l’Occident.

Depuis l’instauration, au Nicaragua, du régime sandiniste en 1979, l’Amérique centrale, «arrière-cour» des États-Unis, cristallise l’entremêlement des rapports Est-Ouest et des incertitudes locales. Les États-Unis se découvrent menacés par un deuxième Cuba, ce qui explique l’opération de la Grenade en 1983, destinée à marquer un coup d’arrêt au danger communiste. La question du Nicaragua déclenche une situation de guerre froide: volonté des États-Unis d’isoler puis de renverser le «mal» sandiniste; dépendance croissante de ce dernier à l’égard du bloc de l’Est. Le cas de l’Amérique centrale – tout comme, dans l’Europe pourtant partagée, ceux de la Pologne ou de l’Allemagne – confirme qu’il n’y a plus de chasses gardées: l’opposition Est-Ouest s’exerce à travers des affrontements régionaux, qui continuent d’évoluer selon leur propre logique.

Quant à l’Union soviétique, l’ère Brejnev (1964-1982), caractérisée par la percée africaine et surtout par l’axe asiatique (Inde, Vietnam), souligne à la fois l’élargissement et la complication des relations Est-Ouest. L’U.R.S.S. est désormais une puissance planétaire, dominée par une priorité: repousser le danger d’encerclement par l’Alliance américano-européenne et la Chine éternelle. L’engagement soviétique en Afghanistan, depuis 1978-1979, représente une forme d’apogée. Moscou, avec cette intervention qui le rapproche du Golfe, de la charnière entre le Moyen-Orient et le sous-continent indien, élargit, au-delà de l’Europe orientale, le champ d’application de la doctrine Brejnev: l’appartenance de l’Afghanistan au système socialiste est et doit être irréversible. Mais l’Armée rouge rencontre un piège qu’elle a mal évalué: une résistance éclatée mais farouche. Cette fois-ci, le temps se comporte, vis-à-vis de l’U.R.S.S., en allié ambigu, tendant à la fois à légitimer et à enliser sa présence.

Toute mise en perspective des rapports Est-Ouest s’interroge finalement sur leurs deux pôles: les États-Unis, l’Union soviétique. Les années 1980-1983 sécrètent, elles aussi, leurs illusions, certaines apparences masquant les tendances de fond.

L’Amérique du président Reagan, entre 1981 et 1986, semble accomplir une sorte de renaissance, retrouver confiance en elle-même, et rêve même d’une protection absolue (c’est, en mars 1983, le lancement de l’idée de bouclier spatial par le discours sur «la guerre des étoiles»). L’Union soviétique est alors présentée comme le mal, la source ultime de toute déstabilisation. En fait, à partir de 1984, le dialogue avec l’«autre» revient au centre de la diplomatie américaine. En outre, les défis majeurs – déficit budgétaire, déficit commercial, montée en puissance du Japon – ne sont pas effacés par l’optimisme reaganien!

L’Union soviétique est regardée comme un État momifié, doté d’un atout essentiel: son formidable potentiel militaire. Le long crépuscule corrompu du règne brejnévien, les intermèdes d’Andropov et de Tchernenko suggèrent un système à bout de souffle, empêtré dans la stagnation économique. L’avènement de Mikhaïl Gorbatchev en 1985 dément toute conclusion trop hâtive sur l’usure du communisme et rappelle qu’il existe toujours une spécificité soviétique.

1984-1987: entre le dialogue américano-soviétique et des mutations loin d’être achevées

Au lendemain de la crise des euromissiles, les rapports Est-Ouest et plus précisément le dialogue américano-soviétique s’imposent à nouveau comme l’élément constant d’un monde dont l’axe de gravité se déplace vers l’Asie-Pacifique. Le moment des confrontations spectaculaires – temporairement – passé, les changements majeurs en cours resurgissent avec netteté.

Le cœur du système Est-Ouest est lui-même perturbé. Aux États-Unis, l’ère Reagan paraît devoir se clore de manière misérable avec le scandale de l’Irangate qui éclate en novembre 1986. Depuis le Vietnam et l’affaire du Watergate (1974), la présidence ne parvient pas, ou plus, à concilier responsabilités impériales, exigences de contrôle du Congrès et moralisme de l’opinion. En outre, la fin de l’ère Reagan remet en lumière les échéances plus ou moins reportées: compétitivité de l’industrie américaine face, d’abord, à celle du Japon; endettement massif, qui fait des États-Unis le premier débiteur mondial; nécessité de choix budgétaires sévères... D’où des interrogations appelées à peser sur la fin de ce siècle: les États-Unis veulent-ils et peuvent-ils demeurer cette puissance centrale de l’ensemble Atlantique-Pacifique? La réorganisation de cet ensemble, imposée par les faits depuis la décennie de 1970, n’implique-t-elle pas un autre partage des charges?

L’Union soviétique, depuis l’avènement de Mikhaïl Gorbatchev, soulève à nouveau les questions qu’ont déjà posées la période de Khrouchtchev puis celle d’Andropov: une réforme d’envergure du système est-elle possible et apportera-t-elle une efficacité adaptée à l’impératif de modernisation technologique? Les interrogations reçoivent une réponse tragique, avec la catastrophe de la centrale nucléaire de Tchernobyl, en 1986. Le développement politico-militaire a besoin, pour se poursuivre, d’une assise économique solide.

À la fin des années 1980, nul ne sait si Gorbatchev, à l’autorité plus ou moins acceptée, peut gagner ce pari, non seulement sans porter atteinte aux fondements de la société soviétique mais encore sans créer, au sein de l’empire, en Europe de l’Est, des tensions insupportables entre les privilèges des «nomenklaturas» en place et les rêves d’émancipation de la population.

Le mal des États-Unis (vulnérabilité de l’exécutif) et les incertitudes soviétiques rapprochent les deux supergrands, un accord américano-soviétique pouvant contribuer à restaurer une crédibilité presque détruite (Reagan) ou encore en quête d’elle-même (Gorbatchev).

Dès 1984, la reprise active du dialogue américano-soviétique se situe dans les traces laissées par la détente, au début des années 1970: tenue de sommets (Genève, nov. 1985; Reykjavik, oct. 1986; Washington, déc. 1987; Moscou, mai 1988) et recherche laborieuse mais obstinée d’un nouveau consensus sur la maîtrise des armements.

Mais les enjeux et le processus de rapprochement ne bénéficient plus de la convergence relative des concepts stratégiques, qui avait permis les accords S.A.L.T. I et II. Le président Reagan érige la défense spatiale en symbole de son œuvre historique, bien que le programme I.D.S. perde beaucoup de sa substance entre 1983 et 1986. L’Union soviétique, jusqu’à la rencontre de Reykjavik, prétend abolir les armes nucléaires (plan Gorbatchev, 15 janv. 1986) et insiste sur les liens qui unissent tous les dossiers.

Il n’est pas surprenant qu’en 1987 les négociations Washington-Moscou se nouent sur les armes qui ont suscité l’épreuve de force de 1979-1983: les euromissiles, ou plus exactement les forces américaines et soviétiques de portée intermédiaire (F.N.I.), du théâtre européen. Pour les États-Unis, qui ont répondu, à contrecœur, à la demande de leurs alliés européens, les Pershing-2 et les missiles de croisière risquent d’abaisser le seuil d’engagement nucléaire, alors que, depuis le début des années 1960, la stratégie américaine de riposte flexible vise à reculer ce moment, afin de conserver le contrôle d’une éventuelle escalade et d’éviter l’irrémédiable. Quant à l’Union soviétique, un accord allant jusqu’à la destruction des SS-20 contre le retrait des F.N.I. américaines ne porterait pas atteinte à l’essentiel de son dispositif militaire (fusées de longue portée, moyens conventionnels) et surtout effacerait la défaite psychologique et politique de 1983.

Conformément à sa démarche, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, Mikhaïl Gorbatchev agit «à la hussarde»: il accepte d’isoler le dossier «euromissiles», fait sienne l’option zéro (démantèlement des Pershing-2, des missiles de croisière et des SS-20 L.R.I.N.F., d’une portée de 1 800 à 5 500 km), se rallie à l’option double zéro (ajoutant des missiles de plus courte portée S.R.I.N.F., de 500 à 1 800 km).

La signature du traité américano-soviétique, à l’occasion du sommet de Washington le 8 décembre 1987, sur ces bases est spectaculaire. Il constitue le premier accord de désarmement se traduisant non par des plafonds, mais par l’élimination d’une catégorie de missiles; de plus, la précision des modalités de contrôle (sur place) offre des garanties d’un type nouveau.

Mais, depuis les entretiens Reagan-Gorbatchev de Reykjavik, qui ont laissé l’impression d’un président américain aisé à manœuvrer et sauvé par la raideur soviétique, le malaise diffus des relations transatlantiques et les inquiétudes européennes se réveillent. Ici aussi, les rapports Est-Ouest ne constituent plus que la pointe de réseaux mouvants.

Une nouvelle fois, l’Allemagne fédérale exprime de la manière la plus aiguë les conséquences contradictoires d’un dialogue Est-Ouest, qui se situe à plusieurs niveaux: États-UnisU.R.S.S.; U.R.S.S./États ouest-européens; Europe occidentale/Europe de l’Est.

D’un côté, Bonn, depuis la fin des années 1960, fait de la politique à l’Est et de l’accroissement des liens avec l’«autre» Allemagne la constante et le moteur de sa diplomatie. La visite officielle du numéro un est-allemand en R.F.A., en septembre 1987, consacre cette permanence. De l’autre côté, l’Allemagne fédérale se sent à demi flouée par l’accord sur les euromissiles, maintenant sur son territoire des armes nucléaires du champ de bataille, d’une portée de moins de 500 kilomètres, et laissant intacte la supériorité conventionnelle du pacte de Varsovie, même si, depuis 1973, se poursuivent des négociations sur ce dossier (accord de Stockholm sur les «mesures de confiance» [contrôle des activités militaires], en septembre 1986).

Au-delà de la question des armements nucléaires en Europe, la fin des années 1980 révèle l’envers du statu quo européen: l’autonomie politique acquise par la détente, en dépit de ses soubresauts, n’abolit ni les réalités militaires ni la question idéologique. D’où, à l’Ouest, le retour des débats sur la défense européenne, le lien franco-allemand. D’où, à l’Est, dans les démocraties populaires, le remue-ménage que provoque le réformisme gorbatchévien, heurtant des régimes qui s’efforcent de concilier contacts avec l’Ouest, stabilité interne et bonnes relations avec le «grand frère soviétique».

Si les armements nucléaires et l’Europe restent les deux piliers du système des relations Est-Ouest, ce dernier ne cesse d’être infléchi par des données «exotiques», qu’aident à saisir trois exemples: l’Afrique australe, le Moyen-Orient (et notamment la guerre Irak-Iran) et, à long terme, la Chine et l’Asie-Pacifique.

L’Afrique australe est, à la fin des années 1970, l’une des zones de l’affrontement Est-Ouest – pénétration soviétique et cubaine en Angola et au Mozambique. Dans cette partie du monde, l’Afrique du Sud, en raison de sa position et de sa richesse, constitue un enjeu décisif. Depuis la réapparition d’émeutes anti-apartheid en 1985, la confrontation capitale se déroule non entre l’Est et l’Ouest, même si l’Union soviétique reste aux aguets, mais à l’intérieur même des démocraties occidentales. Ces dernières, et au premier chef les États-Unis, sont tiraillées entre le moralisme et l’importance des intérêts en jeu, entre le désir de certaines parties de l’opinion publique de punir Pretoria et la mise en œuvre délicate de pressions en faveur d’une évolution libérale. L’Afrique australe confirme la décomposition partielle du système Est-Ouest, sa fixation impuissante sur des antagonismes particuliers: tandis que les pions soviétiques s’enfoncent dans la guerre et la misère, le problème sud-africain devient, à l’Ouest, un test de la cohérence des valeurs démocratiques face à l’apartheid (vote, en 1986, par le Congrès américain de sanctions, malgré l’opposition du président Reagan). L’essentiel, l’avenir de l’Afrique du Sud, sa capacité à résoudre les difficultés raciales, échappe au cadre Est-Ouest.

De même, le Moyen-Orient illustre ce jeu Est-Ouest, où Américains et Soviétiques sont conduits à prendre des positions précaires et équivoques. La paix américaine de 1979 entre l’Égypte et Israël, la marginalisation de l’Union soviétique par rapport à ce conflit apportent une victoire fragile aux États-Unis, qui, en 1982-1984, se laissent prendre dans le piège libanais avant de s’en dégager prudemment. En cette fin des années 1980, le projet d’une conférence internationale, sous l’égide de Washington et Moscou, resurgit. Mais la décision appartient essentiellement à Israël et aux pays arabes (Jordanie, Syrie...) secoués par l’instabilité de la zone.

Quant à la guerre Irak-Iran, elle fait des États-Unis et de l’Union soviétique à la fois des rivaux maladroits et des partenaires à l’influence fort peu efficace. La relation Est-Ouest se dédouble: si Washington et Moscou se rejoignent plus ou moins pour essayer vainement de rétablir le statu quo ante (par exemple, résolution unanime du Conseil de sécurité, le 20 juillet 1987) et marquer leur présence dans la région, chacun agit en fonction de préoccupations spécifiques. Les États-Unis retombent dans l’ornière iranienne (affaire des livraisons d’armes au régime khomeyniste) et troublent leurs alliés arabes. L’Union soviétique, liée à l’Irak, mais consciente de l’enjeu crucial qu’est l’Iran, louvoie entre les deux belligérants. Ici aussi les dynamiques régionales – et d’abord la dynamique révolutionnaire de l’Iran – ne se soumettent pas à la rationalité Est-Ouest.

C’est en définitive dans la zone Asie-Pacifique que se saisit le mieux la métamorphose en cours du système Est-Ouest; d’antagonisme et d’alliances, il se change en partie complexe, machiavélienne, avec un acteur s’appuyant sur son indépendance: la Chine.

Alors qu’en Europe les règles et les buts, hérités du partage des années 1940 et de la détente, sont à peu près définis, la confrontation asiatique reste ouverte. Ce qui est en jeu, c’est d’abord la cohésion de l’Union soviétique, sa double nature européenne et asiatique, ses relations avec la Chine intouchable par sa masse et sa durée, qui se détache, non sans à-coups, des rêves maoïstes pour bâtir une réelle puissance. L’un des discours clés de Mikhaïl Gorbatchev est bien celui de Vladivostok le 28 juillet 1986. Fidèle aux objectifs de l’ère Brejnev, le numéro un soviétique reprend, pour l’Asie, le pendant du projet paneuropéen de sécurité collective. Concrètement, il s’agit d’abord de normaliser les rapports avec Pékin, tout en conservant les moyens de surveiller la Chine, par une alliance avec l’Inde, en s’implantant en Indochine et en assurant une présence navale dans le Pacifique.

Pour les États-Unis, gardiens de l’océan Pacifique depuis 1945, assurant notamment la sécurité du Japon et celle de la Corée du Sud, le face-à-face Est-Ouest, notamment à travers le développement d’une stratégie soviétique dans le Pacifique, s’inscrit dans une série d’éléments qui se bousculent: liens avec le Japon, dont l’extraordinaire force économique, menace pour l’industrie américaine, ne fait pas disparaître la dépendance militaire; turbulences des Philippines ou de la Corée du Sud; contestations antinucléaires dans le Pacifique sud.

Dans cette partie du monde, la logique Est-Ouest se fragmente en une imbrication d’enjeux partiels, dont chacun risque, tout de même, de modifier l’équilibre mondial. Alors que les années 1970 ont été dominées par le spectacle diplomatique (dialogue américano-chinois, traité de paix sino-japonais...), la décennie de 1980 est celle des priorités économiques, qu’il s’agisse de la Chine, du Japon ou des nouveaux pays industriels de cette zone.

Si Washington, organisateur de cette Asie du Pacifique, doit s’efforcer, en principe, de traduire dans le champ politique ces transformations, Moscou consolide et élargit ses positions en vue d’un éventuel affrontement avec Pékin. Ici aussi, les supergrands apprennent à vivre avec des alliés ou des clients qui manifestent des ambitions propres (Union soviétique et Vietnam, États-Unis et Japon).

La décennie de 1980 confirme cette oscillation du système Est-Ouest entre tension et coopération. Malgré les crises du début des années 1980, les données et les options fondamentales de la détente, en gestation dès les années 1950, sont maintenues.

L’Occident continue alors de parier sur une banalisation progressive de l’Union soviétique et du camp socialiste, grâce à la multiplication des échanges économiques, culturels, politiques... D’où la frénésie d’analyses que suscite l’expérience Gorbatchev, comme si sa réussite devait signifier un bouleversement du régime. D’où l’importance de la question allemande, nœud où se lient les contradictions Est-Ouest: d’un côté, les aspirations obstinées d’une identité nationale; de l’autre, le sentiment rappelé nettement par Moscou qu’il n’y a pas d’alternative à la division de l’Allemagne et au partage de l’Europe.

L’Union soviétique, de l’ère Brejnev à l’ère Gorbatchev, ne saurait revoir ses buts extérieurs: consolidation du statut de superpuissance; préservation du glacis est-européen; neutralisation de l’Europe occidentale... Entre 1980 et 1983, Moscou privilégie la démonstration de sa force et les contacts avec les pays ouest-européens. Depuis 1985, l’U.R.S.S. préfère le sourire et le dialogue avec l’autre supergrand, sans oublier les enseignements de Lénine et Staline: garder toujours plusieurs fers au feu.

Qu’y a-t-il alors de changé par rapport à la décennie de 1970? Tout d’abord, les deux supergrands apparaissent de plus en plus comme des colosses vulnérables, prisonniers de leur logique, entravés par elle. Aux États-Unis, les mécanismes démocratiques, le contrôle du Congrès et de l’opinion publique mais aussi les ruses de l’exécutif pour tourner ces limites condamnent la présidence impériale à une ligne chaotique. Qu’il s’agisse de Johnson avec le Vietnam, de Nixon avec le Watergate, de Carter avec les otages de Téhéran, enfin de Reagan avec l’Irangate, la fin du mandat présidentiel est tragique ou dérisoire. Quant à l’Union soviétique, son enlisement en Afghanistan, avec ses coûts en hommes et en matériels, éclaire les insuffisances d’une conception idéologico-militaire. Le choc afghan entraînera-t-il un réexamen de la politique soviétique? Presque tout, et en particulier la nature du pouvoir soviétique, exclut, semble-t-il, une telle hypothèse... Mais les faits sont têtus, disait Lénine, dont Mikhaïl Gorbatchev se veut l’authentique continuateur. Le retrait des forces soviétiques d’Afghanistan (à partir du 15 mai 1988) signifie, semble-t-il, une volonté de réexamen des engagements décidés par Brejnev l’«Africain»... ou l’«Asiatique».

Ensuite, l’écoulement du temps accentue les écarts entre la constante Est-Ouest et les mouvements de puissance. Depuis 1945 (ou même depuis 1917), la spécificité soviétique, l’universalisme américain déterminent l’équilibre mondial. Or les années 1980 précisent l’émergence d’un autre environnement, dominé par l’exaspération de l’idée d’indépendance non seulement politique mais aussi économique, culturelle, religieuse, et l’effervescence technologique. Les États-Unis face au Japon, l’Union soviétique face à l’Occident savent qu’eux aussi ne peuvent se soustraire à l’impératif de modernisation et d’adaptation. Les problèmes d’ajustement des premiers, la stagnation de la seconde, la priorité inévitablement donnée aux problèmes intérieurs font que, dans les années à venir, le couple américano-soviétique restera soudé par une concertation conflictuelle ou par un antagonisme discipliné. S’il y a cassure, fort improbable du fait même de la hantise d’un conflit nucléaire incontrôlable, l’origine en viendrait de ce monde volatile, secoué par l’insatisfaction qu’excite la coexistence d’un progrès technique rapide, que s’approprient certains pays du Sud, et de la lutte sans fin pour la puissance et la survie.

Enfin, le dialogue américano-soviétique sur la maîtrise des armements, après les soubresauts de 1980-1983, se veut ambitieux, devant conduire à des diminutions considérables ou même à l’élimination des missiles nucléaires. Ici aussi se manifeste la complexité des relations Est-Ouest.

Dans les années 1970, la maîtrise des armements repose sur l’adhésion des deux superpuissances à une discipline plus ou moins commune (organisation et gestion d’une menace réciproque par les fusées intercontinentales offensives – principe de la destruction mutuelle assurée). Avec l’initiative de défense stratégique (1983), le président Reagan a imaginé introduire un nouveau concept: à l’équilibre de terreur se substituerait la défense par un bouclier spatial, rétablissant l’invulnérabilité du territoire américain. À la fin des années 1980, le programme de la «guerre des étoiles» ne paraît guère en mesure de concrétiser cette utopie. Demeure cependant une interrogation: la technologie – par les armes spatiales, notamment – remettra-t-elle en cause le concept de dissuasion, malmené, par ailleurs, par les frayeurs des opinions?

Les États-Unis et l’Union soviétique souhaitent, dans leurs discours, le dépassement de la dissuasion.

À Moscou, le 31 juillet 1991, les présidents Bush et Gorbatchev signent le traité S.T.A.R.T. (Strategic Arms Reduction Talks ), qui va plus loin que les accords S.A.L.T. Les négociations, ouvertes le 29 juin 1982 à Genève, avaient été suspendues en décembre 1983, pour redémarrer en 1985. Ce traité prévoit une réduction des armements stratégiques: de 25 à 30 p. 100 des arsenaux existants, selon les catégories d’armements.

La disparition de l’U.R.S.S., en décembre 1991, accélère les mesures de désarmement. Le 16 juin 1992, les présidents américain et russe George Bush et Boris Eltsine, réunis en sommet à Washington, s’engagent à éliminer, dans un délai de onze ans, tous leurs missiles balistiques intercontinentaux à têtes multiples basés au sol et à réduire de deux tiers l’ensemble de leurs ogives nucléaires. De vingt et un mille ogives, les arsenaux conjugués des deux pays tomberaient à six ou sept mille têtes, soit moins de la moitié de ce que prévoyaient les accords S.T.A.R.T. Abandonnant le principe de la parité stratétique avec les États-Unis, la Russie renonce à ses puissants S.S.-18, fers de lance de sa force de frappe. Les deux États réaffirment également leur projet de «système de défense globale» commun contre des attaques nucléaires de pays tiers.

Les relations Est-Ouest changent radicalement de nature en décembre 1991, passant de l’affrontement à la coopération. Les États de l’ex-U.R.S.S. attendent d’abord des mesures d’aide économique. Les Occidentaux, de leur côté, craignent qu’une grave détérioration ne leur soit dommageable et ils veillent à ce que les armements, les moyens de production et les technologies des pays de l’Est ne soient pas bradés au profit de pays tiers. Le 17 juin 1992, les deux chefs d’État américain et russe signent une «charte de partenariat et d’amitié» qui énonce les principes devant régir les relations entre les deux pays.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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